Grande Ourse / Exposition à La Plate-Forme, Dunkerque

 

avec

Léo-Paul Billès

Leslie David

Jonathan Deltour

Sylvain Dubrunfaut

Pauline Hisbacq

Lasse & Russe

McClane

Tradition Moderne

 

Commissariat : Nicolas Cabos

Exposition soutenue par la DRAC Nord-Pas de Calais

 

La Plate-Forme me propose d’organiser une exposition collective en ses murs, ainsi Grande Ourse correspond peut-être à une constellation d’artistes et de pratiques qui me sont chers. Graphisme, dessin, peinture et photographie composeront cet ensemble parcouru par de courtes narrations, des motifs, beaucoup de couleur, beaucoup de noir, des figures adolescentes... Tous ces artistes ont en commun d’être jeunes et de consacrer tout leur temps à ces recherches plastiques et photographiques. Bienvenue dans ma Grande Ourse.

 

Vernissage le vendredi 15 janvier 2016 à partir de 18h30

Exposition du 16 au 30 janvier 2016

De 14h30 à 18h00

La Plate-Forme

67/69 rue Henri Terquem, 59140 Dunkerque

www.laplateforme-dunkerque.com

 

Artistes présentés :

 

Léo-Paul Billès

www.leopaulbilles.com

www.grandbataille.tumblr.com

 

Leslie David

www.leslie-david.com

 

Jonathan Deltour

www.jonathandeltour.com

 

Sylvain Dubrunfaut

www.dubrunfaut.info

 

Pauline Hisbacq

www.paulinehisbacq.com

www.labienheureuse.blogspot.fr

 

Lasse & Russe

www.lazpit.com

 

McClane

www.ateliermcclane.com

 

Tradition Moderne

www.traditionmoderne.com

www.tradition-moderne.tumblr.com

 

 

 

 

La fabrique des étoiles

Cyril Crignon

 

Il n’est rien de tel que la Grande Ourse dans l’Univers. La science après Galilée n’en veut plus rien savoir.

Ayant troqué une Nature qui se donnait à voir contre une autre que le calcul restitue, elle a dissipé les constellations pour ne connaître que les étoiles qui les composent et, avec elles, les planètes et les galaxies.

Car les constellations n’existent que dans le regard de celui qui peut les nommer, et chanter — à l’instar des Anciens, Grecs ou Latins — une nature aux rythmes réguliers.

 

Au reste, ce n’est pas la Nature qui crée les constellations, mais une description que nous en faisons.

Des configurations d’étoiles ne sont en effet désignées et distinguées comme telles qu’au sein d’une version particulière que nous donnons de la Nature. Comme l’observait Nelson Goodman : si les constellations avaient toujours été là, d’aussi loin qu’existent les étoiles qu’elles rassemblent et sans donc que nous ayons eu pour cela à construire quelque version du monde, toutes les configurations d’étoiles auraient d’ores et déjà été des constellations. Mais alors, en toute rigueur il n’y aurait eu aucune constellation ; car chacune suppose une sélection et un recueil. Or cela, c’est nous qui l’opérons ; et, en ce sens, nous faisons les constellations en ramassant certaines étoiles plutôt que d’autres, que nous regroupons en figures.

 

Aussi bien pourrions-nous, à la suite de Goodman, — qui trouvait là un argument fort en faveur de la thèse selon laquelle il n’existe pas de monde ready-made — soutenir que nous faisons même les étoiles, pour autant que les corps célestes ne viennent à l’être que dans une certaine version de la manière dont les choses sont, où les particules s’unissent en agrégats stables.

Rien ne justifie les contours que nous marquons dans les cieux que nos besoins cognitifs et la consistance logique de la version qui doit y satisfaire. Toutes les caractéristiques supposées d’un monde lui sont en fait imposées par la version que l’on adopte. Il n’en est aucune qui n’en dépende, — pas même le temps et l’espace qu’occupent ses objets.

Nous avons donc à faire ce que nous trouvons ; et le spectacle de la Nature nous requiert au titre de participant.

 

Les constellations sont ainsi des signes que l’œil discerne sur la voûte céleste. Discerner revient ici à dessiner ; et pour ces figures, le dessin de la forme prime en effet toute règle de composition, toute loi susceptible de régir les relations entre les points qu’inscrivent les étoiles. La forme en question doit valoir par sa capacité à se détacher de ce qui l’entoure pour s’imposer au regard : la bonne forme, en l’occurrence, est celle qui, par sa régularité et sa constance, nous fournit d’un aide-mémoire nous permettant de nous orienter dans le visible.

À cet égard, si le tracé des constellations répond bien à une finalité pratique de repérage ou d’arpentage, il a aussi pour vertu d’interrompre un moment le poudroiement du ciel étoilé et de conjurer l’effet de sidération qu’il ne manque pas de susciter.

 

En quoi tout ceci concerne-t-il l’artiste ? Un écrivain et un poète nous aideront peut-être à le comprendre. En 1884, Robert Louis Stevenson notait déjà que « la seule méthode de l’homme, qu’il pense ou qu’il crée, est de clore à demi les paupières pour se protéger de l’éblouissement et de la confusion de la réalité. » Qu’aurait donc dit l’inoubliable auteur de L’Île au trésor en cet âge du visuel qui est le nôtre ? Le décor matériel où nos existences se déroulent y est fait d’imprimés, de panneaux et d’écrans, qui nous submergent sous un flot d’images éphémères.

Le régime médiatique sous lequel nous vivons nous aura fait renouer avec l’antique intuition des épicuriens, pour lesquels nous baignions dans un océan de simulacres, — par quoi ils entendaient de fines pellicules se détachant sans cesse des choses dont elles conserveraient l’aspect et affluant continûment vers l’œil dont elles viendraient imprégner la rétine pour y produire la perception.

Il semblerait toutefois que ces simulacres se soient quelque peu épaissis, et que le visible qu’ils composent se répande  maintenant en coulées magmatiques. Face à cette masse en perpétuelle expansion, le risque est que nous nous laissions obnubiler. Aussi s’agit-il de faire en sorte que l’œil s’abstraie de ce qu’il voit, pour l’observer ou le contempler plutôt que de s’en abreuver. Voilà ce que « clore à demi les paupières » veut encore dire.

 

 

C’est en travaillant avec des images trouvées, en s’appropriant des documents et en manipulant des archives, que nombre d’artistes s’efforcent aujourd’hui de reconstruire le visible, les yeux à moitié fermés. Puiser des images dans une banque de données, notamment par la capture vidéo ; en collectionner, en inventorier ; en sélectionner que l’on recadre éventuellement et dont on compose des séries ; et puis les éditer : telles sont les étapes d’un processus créatif qui opère en transformant et en interprétant un matériau préexistant. Elles ne sont pas sans faire écho aux « manières de faire des mondes » listées par Goodman. Composition et décomposition, accentuation et pondération, agencement, suppression et supplémentation, et, enfin, déformation : ces opérations cognitives comptent parmi les principaux procédés grâce auxquels nous construisons des mondes — ce que, nous l’aurons compris, nous ne pouvons faire qu’à partir de versions antérieures.

 

Créer, dans le domaine visuel, cela revient alors à ne pas ajouter du visible au visible mais, en un sens, peut-être au contraire à lui en soustraire. Nous retrouvons ici le thème des constellations, que nous explorons cette fois-ci en compagnie de Mallarmé, le poète que nous annoncions plus haut.

On se souvient en effet que, dans le célèbre poème que celui-ci a composé sous le titre d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, on peut lire ceci : « Rien/n’aura eu lieu/que le lieu/excepté/peut-être/une constellation ». Qu’est-ce donc qui a lieu, — nous fait remarquer Jean-Claude Milner — si ce n’est la Nature ? La Nature ou, si l’on préfère, l’Univers, — cet Univers que la science a pris pour objet et dont, par la technique, elle a fait son lieu ; un Univers qui ne trouve pas davantage de limites que la science et la technique ne veulent en connaître. Seul ce qui s’excepte de la science et de son Univers peut leur opposer une limite. Or ce qui s’en excepte, c’est cela même que la science, au nom de la Nature, a définitivement frappé de désuétude.

Il revient alors à l’art — en l’occurrence la poésie — de tracer cette limite, en prenant acte de ce qui disparaît du discours de la science pour en faire une exception. Ce faisant, il ménage des lieux dans les replis de ce lieu qui s’impose comme une figure du tout. L’art est dans l’Univers le mémorial des savoirs que la science moderne a périmés, tel que le savoir des constellations. Il en conserve la trace, — une trace « incessamment disparaissante », comme le précise Milner, s’en référant au passage du Coup de dés où notre constellation se trouve qualifiée de « froide d’oubli et de désuétude. » Ce n’est toutefois pas parce qu’elle est située au Nord que la Grande Ourse apparaît telle aux yeux du poète, qui la désigne, comme les Romains, sous le nom de Septentrion — Septem triones, les sept bœufs de labour, figuraient en effet ses sept étoiles les plus brillantes. C’est en tant que constellation que la Grande Ourse est « froide d’oubli et de/désuétude » à l’âge de la science, qui n’en reconnaît pas l’existence.

Si la Grande Ourse n’existe pas dans l’Univers de la science, du moins brille-t-elle : Mallarmé note en effet qu’elle est « froide d’oubli et de/désuétude/pas tant/qu’elle n’énumère/sur quelque/surface vacante et supérieure/le/heurt successif/sidéralement/d’un compte total/en formation. ». Son existence ne se soutient que de l’éclat du visible. Et tandis qu’il est des choses réelles que l’on ne voit pas, ce qui est purement et simplement visible est assurément de l’ordre de la fiction. Or la fiction dit ni le vrai ni le faux mais le possible. En l’occurrence, la Grande Ourse dit que l’Univers infini n’est peut-être pas tout, car s’en excepte une nature faite pour le regard qui renaît chaque nuit.

 

 

Bibliographie

— Nelson Goodman : Manières de faire des monde (1978), trad. fr. M.-D.

— Popelard, Paris : Gallimard, coll. « Folio/Essais », 2006.

— Nelson Goodman : « Notes on the Well-Made World » et « On some

— wordly worries », in Peter J. McCormick (éd.), Starmaking : Realism,

— Anti-Realism, and Irrealism, Cambridge, MA : MIT Press,

— Bradford Books, 1996, pp. 151-159 et pp. 165-168.

— Stéphane Mallarmé : Igitur — Divagations — Un Coup de dés

— (B. Marchal éd.), Paris: Gallimard, « Poésie », (1976) 2003.

— Jean-Claude Milner : « Les constellations révélatrices », in Élucidations

— n° 8/9, hiver 2003-2004, Paris: Verdier, 2003, pp. 3-7.

— Robert Louis Stevenson : « Une humble remontrance » (1884),

— in Essais sur l’art de la fiction, éd. M. Le Bris, Paris : éd. Payot,

— Petite Bibliothèque/Documents, 1992, pp. 231-246.